
State Street ancre sa présence au Luxembourg et cible ses prochains recrutements
Installé depuis cet été dans son nouveau siège de la Cloche d'Or, State Street prévoit de maintenir ses effectifs luxembourgeois globalement stables, tout en renforçant certaines spécialités. Dans un entretien à Delano, ses dirigeants détaillent leurs...
Un investissement immobilier pour une présence durable
Pour State Street, l'achat du nouvel immeuble de la Cloche d'Or marque un engagement à long terme au Luxembourg. Joerg Ambrosius, président des services d'investissement du groupe, explique que les anciens locaux ne convenaient plus aux besoins à venir. Le nouvel environnement de travail doit notamment aider l'établissement à attirer, former et fidéliser les talents.
Présent dans le pays depuis 1990, soit 36 ans, le groupe est classé premier administrateur de fonds et dépositaire par Monterey Insight. Ambrosius souligne son intégration dans l'écosystème luxembourgeois et sa contribution à la promotion de la place à l'étranger. Selon lui, les clients et les promoteurs des fonds accompagnés par State Street comptent parmi les grands noms européens, américains et internationaux de l'investissement.
Le site accueille un peu moins de 900 salariés, indique Riccardo Lamanna, responsable de State Street au Luxembourg. Il fonctionne avec des bureaux partagés et des espaces favorisant la collaboration. Eurofound décrit une capacité de 850 à 900 personnes, associée à des espaces flexibles et au télétravail. À l'échelle mondiale, la même source fait état d'environ 52 000 salariés et de quelque 49 000 milliards de dollars d'actifs gérés, soit 42 000 milliards d'euros, au 30 juin 2025.
Après les intégrations, des embauches ciblées
La stabilité attendue des effectifs intervient après l'arrivée récente de plus de 400 personnes, selon Lamanna. Ces équipes ont rejoint State Street à la suite du rachat des activités offshore de Mizuho et de la réintégration des activités d'agent de transfert auparavant assurées par la coentreprise IFDS.
La fiche de restructuration publiée par Eurofound le 11 octobre 2025 chiffre à 460 les postes créés au Luxembourg par l'intégration des équipes de Mizuho Trust & Banking Luxembourg et d'IFDS. Elle situe le début de l'intégration du personnel d'IFDS au 1er octobre 2025, puis la transition des équipes de Mizuho au 1er novembre. Le calendrier prévoyait de réunir l'effectif consolidé dans le bâtiment de la Cloche d'Or d'ici juillet 2026.
La technologie et l'automatisation permettent d'absorber davantage d'activité sans augmenter les effectifs dans les mêmes proportions, explique Lamanna. Les recrutements se poursuivent néanmoins dans des domaines précis. State Street étoffe ses équipes locales de développement de produits, le Luxembourg restant, selon lui, au centre des innovations de structuration de fonds répondant aux demandes des clients.
Le groupe recherche également des spécialistes des actifs alternatifs et numériques capables de piloter des opérations mondiales depuis le Luxembourg. Lamanna insiste sur la surveillance des prestataires externes et la résilience de l'ensemble de la chaîne opérationnelle, deux exigences essentielles dans des cadres réglementaires comme DORA.
Le recrutement et l'indexation au coeur des préoccupations
Ambrosius voit dans la proximité des responsables politiques et des régulateurs, ainsi que dans la qualité du dialogue sectoriel, des atouts de la place. Mais il identifie l'accès aux compétences comme le principal frein à la croissance future. Il demande de resserrer les liens entre universités et entreprises, d'intensifier le recrutement international et de faciliter les conditions de travail des frontaliers, alors que les employeurs se disputent un vivier limité de spécialistes.
Lamanna appelle, pour sa part, à revoir l'indexation des salaires. Tout en reconnaissant le rôle de la paix sociale et de la stabilité économique dans le succès du Luxembourg, il estime que des hausses automatiques généralisées de 6 % à 7 % pendant les années de forte inflation pèsent lourdement sur les opérations, surtout lorsque les revenus de commissions progressent moins vite. Il préconise de cibler davantage les bas salaires et de laisser aux employeurs une marge pour récompenser les salariés les plus performants.
Ce mécanisme remonte à 1975, rappelle l'OCDE dans son Étude économique du Luxembourg publiée le 28 avril 2025. L'ajustement intervient lorsque la moyenne mobile sur six mois de l'indice national des prix à la consommation dépasse de 2,5 % le niveau de la dernière indexation. Il concerne l'ensemble des salaires, traitements, pensions et prestations sociales.
La fiscalité des ETF, un enjeu de concurrence
Pour Lamanna, une révision de la convention de double imposition avec les États-Unis permettrait de lever un handicap concurrentiel persistant pour les ETF luxembourgeois. Les données publiées par J.P. Morgan le 11 septembre 2025 situent le Luxembourg au deuxième rang européen, avec 16 % des ETF domiciliés sur son territoire, derrière l'Irlande et ses 78 %.
J.P. Morgan souligne notamment que la convention fiscale entre l'Irlande et les États-Unis permet une retenue à la source réduite à 15 % sur les dividendes américains. Le Luxembourg dispose, de son côté, de conventions de double imposition avec 92 pays.
La fiscalité luxembourgeoise des ETF a déjà évolué : alors que les ETF passifs étaient exonérés de taxe d'abonnement, une loi adoptée par le Parlement et entrée en vigueur en janvier 2025 a étendu cette exonération aux ETF actifs, précise J.P. Morgan.
L'intégration européenne face aux autres places mondiales
Questionné sur une éventuelle centralisation de la supervision auprès de l'ESMA, Ambrosius rappelle que le respect de la réglementation est une condition indispensable à l'activité du groupe. Il considère la fragmentation des règles nationales comme un désavantage structurel majeur pour l'Europe face aux États-Unis et à l'Asie-Pacifique. Une véritable union des marchés de capitaux lui paraît nécessaire pour rivaliser à l'échelle mondiale.
À ses yeux, l'intégration européenne n'est donc pas une menace pour le Luxembourg. La concurrence décisive ne vient pas de Paris, mais des grandes places financières qui émergent dans les Amériques, au Moyen-Orient et en Asie.
Cette position s'inscrit dans un débat sectoriel sur l'organisation de la surveillance. Selon Paperjam English News, l'Association européenne de la gestion d'actifs et des fonds, l'EFAMA, a réaffirmé le 27 octobre 2025 son opposition à une supervision centralisée des gestionnaires d'actifs, qu'elle repose sur un contrôle direct de l'ESMA ou sur des collèges de superviseurs. Elle considère le modèle des passeports UCITS/AIFMD comme le plus efficace. La Commission européenne devait alors présenter un paquet législatif fin 2025 dans le cadre de l'union des marchés de capitaux.
Lamanna prépare son départ pour l'Italie
Après plus de cinq ans au Luxembourg, Riccardo Lamanna s'apprête à prendre la direction de State Street en Italie. Il retient de son expérience luxembourgeoise la profondeur de l'écosystème financier, la sophistication de la réglementation et l'ouverture des autorités. Il estime que ces qualités, parfois mal comprises de l'extérieur, font du pays un terrain de formation opérationnelle particulièrement riche pour un dirigeant financier.
Ce retour répond à des considérations personnelles et logistiques, mais représente aussi une nouvelle mission professionnelle : l'Italie contribue fortement, selon lui, à la croissance des activités du groupe en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, avec plusieurs initiatives importantes en cours. La transition doit se dérouler dans les prochains mois, avec la nomination de son successeur au Luxembourg.